“La diagonale circulaire” 1000km en 6 étapes dans le centre-nord de l’Espagne
06 mars - 180km ; 2060 m D+
Il fait encore nuit quand je me lève. J’entends la pluie qui tombe au dehors, ce n’est pas vraiment une surprise… Je prépare mes affaires, me mets en tenue, ferme la voiture et enfourche le vélo. Les gouttes tombent drues, créant des petites perles étincelantes dans le faisceau de ma lampe. Je viens de quitter Arguedas, aux portes du désert de Bardenas Reales, dans la région de l’Aragon où j’ai choisi de démarrer mon périple.
Une trace de 1000km, découpée en 6 étapes, qui me fera faire une grande boucle vers le sud avant de remonter à Arguedas. J’ai réservé des logements à chaque étape : en hiver, il ne vaut mieux pas bivouaquer dehors. Avec la météo qui s’annonce, cela aurait même été de l’inconscience. Regarder les cartes m’a fait rêver, regarder les prévisions météo beaucoup moins ! Je n’avais pas vraiment la possibilité de reporter ce petit voyage solitaire, j’ai donc décidé d’y aller.
Je croise de nombreux groupes de pèlerins qui marchent sur la bande latérale de la route, affrontant aussi la pluie. Et puis me voici seul face à la pluie continue, les nuages bas et un froid sensible. A Tarazona, une brève accalmie me permet d’admirer les beaux monuments érigés en brique. Je m’arrête sous un abribus pour enfiler mon ultime couche de vêtements, une veste chaude. Je grelotte terriblement en enlevant les épaisseurs de protection pluie avant de tout remettre, et ensuite j’ai du mal à renfiler mes gants d’hiver qui sont gorgés d’eau.
Les petites routes que j’emprunte sont très peu passantes et on devine de beaux paysages derrière le rideau de pluie et de brumes. A midi, j’achète un peu de jambon et fromage dans un commerce, et j’avale le tout en battant la semelle, debout sur le trottoir en essayant de m’abriter des averses. Tout arrêt étant frigorifiant, je ne prendrai même pas un café aujourd’hui. Toute mon énergie est concentrée à avancer, à contenir ce froid insidieux qui me gagne dans les descentes. Je crispe la mâchoire sous les tremblements, ce qui me déclenche un mal de tête tenace. Il me faut absolument rejoindre mon logement, j’ai roulé 100km et il m’en reste 80, je compte à rebours.
J’essaie de me détendre dans les montées qui me réchauffent, en laissant mon esprit deviner cette belle nature autour de moi, masquée par les nuages bas et les gouttes qui voilent mes lunettes.
J’effectue une brève halte sur un terre-plein qui domine d’une centaine de mètres une immense retenue d’eau fort découpée, c’est très joli… mais il pleut toujours.
Enfin, voici Ibdes, petit village où j’ai réservé un logement. Je me rends au point GPS donné par la plateforme de réservation, mais rien ! Je tourne en vain dans les ruelles, gelé sous une pluie qui a redoublé. Je demande à l’unique personne croisée, qui me conseille d’aller demander au bar du village… et enfin je trouve mon logement, bien éloigné des indications !
Quel soulagement, je peux enfin me réchauffer. Comble de bonheur, le propriétaire m’a gentiment laissé une belle brioche et du café ! La vie redevient belle, mais cette journée a été terriblement éprouvante, avec bien peu de plaisir.
Je mange le soir une collation au bar du village, où règne une belle ambiance chaleureuse. J’y achète deux sandwiches pour le lendemain.
07 mars - 155km ; 2400 m D+
J’ai bien mal dormi, la faute à la caféine ingurgitée à haute dose hier soir. Il fait encore nuit quand je quitte mon logement, après avoir mangé le 1er de mes deux sandwiches en guise de petit déjeuner. Il pleut encore. La route s’élève longuement, ce sera une étape vallonnée mais un peu plus courte qu’hier. Le bulletin météo du jour n’est pas très joyeux et le vent sera orienté de face.
Je traverse quelques villages épars, mais dans l’ensemble je suis seul au monde, je ne vois pas une seule voiture de toute la matinée. J’ai tracé volontairement mon parcours sur des petites routes, j’aime cette campagne espagnole avec son relief tourmenté, sa végétation sans cesse changeante, et parfois une vue dégagée sur une belle sierra d’altitude. Quelques éclaircies remplissent mon cœur de joie, bien que les pentes soient parfois rudes. Voilà ce que je suis venu chercher dans cette région que je ne connaissais pas encore, pour ce cinquième voyage à vélo en Espagne. Je vis l’instant présent, il faut savoir se réjouir de petites choses. Par exemple, de m’abriter sous un arrêt de bus pour dévorer un morceau du sandwich acheté hier soir. Hélas la pluie et le froid reviennent.
A un carrefour, je me retrouve sur une route en travaux, ouverte à la circulation mais déserte. La montée jusqu’au col se fait dans la boue et les écoulements de neige fondue et de graviers, tout l’asphalte ayant été enlevé. J’ai peur des risques de crevaison, mais je vérifie sur la carte et je n’ai aucune alternative possible. Après une dizaine de kilomètres, une bifurcation m’éloigne enfin des travaux. Finie la boue, mais cette fois c’est la neige qui envahit cette route étroite sous les arbres. Nous sommes au-dessus de 1500m d’altitude. J’ai juste la place pour rouler dans la trace laissée par le passage de voitures, ouf !
De plus, une douleur envahissante me tétanise progressivement l’arrière du genou droit. Je constate une grosse inflammation des tendons des ischios jambiers, c’est rouge et crépite comme de la neige à la pression, le tendon ne coulisse plus dans sa gaine. Je m’octroies un petit morceau restant de mon sandwich une fois revenu sur une route principale, rassurante bien que bordée de neige.
J’enfile tous mes vêtements et fonce dans la descente vers Albarracin. C’est un village fortifié magnifique, que je rejoins en traversant un beau canyon où coule le torrent. Je me réconforte de cette journée difficile et de cette jambe droite handicapante, en achetant une nourriture plantureuse dans le commerce du coin. Je rejoins ensuite mon logement, une chambre louée à un passionné d’escalade, dans une maison où je fais connaissance avec des grimpeurs roumain puis anglais. On est ici dans une région très fameuse pour l’escalade de blocs. Je nettoie mon vélo au jet, surtout la transmission couverte de boue. Je peux enfin me préparer un bon repas chaud dans la cuisine commune. Je me couche tôt, hélas vers 23h30 je suis brutalement réveillé durant 45min par le son d’une émission de radio mis à fond !
08 mars - 140km ; 1450m D+
Au réveil, mon genou droit est toujours très douloureux et rigide. Je n’ai aucun anti-inflammatoire avec moi, je peux uniquement faire quelques étirements. Une fine bruine accompagne mon départ à l’aube. La route est montante, cassante, aujourd’hui c’est un dénivelé élevé et un profil en dents de scie qui m’attend.
J’apprécie en revanche le calme de cette petite route et le givre qui envahit les arbres au fur et à mesure de ma montée vers le premier col. Quelques éclaircies me réchauffent le corps mais aussi le cœur, car alors se dévoilent des paysages d’une grande beauté.
Je traverse une région montagneuse, en ayant obliqué vers l’ouest, avec des petits villages pittoresques mais sans commerce. Je dois attendre le centième kilomètre de cette étape pour trouver un bar où je mange une part de tortilla de patatas avec un café. Quel plaisir d’être au chaud et de me remplir l’estomac. Vu ma tendinite persistante et la météo vraiment mauvaise, je décide après avoir regardé la carte, de raccourcir de vingt kilomètres mon étape du jour. Sage décision, car peu de temps après je suis fouetté par des rafales de grésil, le visage comme percé par des milliers d’aiguilles. Je profite d’une éclaircie pour aller voir d’anciens campements romains.
La route menant vers Priego, ma destination finale, traverse ensuite de très belles gorges où des vias ferratas s’élèvent dans la falaise. Amparo m’accueille dans la chambre d’hôte de sa magnifique maison du XVIIè siècle, au cœur du village. Je suis trempé de pluie, et ravi de pouvoir dîner sur place et au chaud grâce au repas que m’a proposé Amparo. Je fais sécher presque complètement mes vêtements cyclistes sur le radiateur durant la nuit, mais pas les chaussures. Je ne prends jamais de tenue cycliste de rechange sur ces randos itinérantes, et il m’arrive de devoir enfiler des vêtements encore mouillés le matin… on s’y fait !
09 mars - 173km ; 2390 m D+
Levé tôt, je mange quelques provisions restant dans ma sacoche et pars avant le lever du soleil. Il ne pleut plus ! C’est le bonheur, intérieurement je me réjouis que le plus dur soit fait, profitant enfin pleinement de ce voyage à vélo. La douleur au genou est bien présente mais stable, avec des tendons fortement gonflés et toujours ce crépitus à la pression. Je traverse encore des régions très sauvages et vallonnées, en remontant désormais vers le nord. Tout est beau sous le soleil, la nature et les petits villages. Il me faut comme hier attendre cent dix kilomètres pour pouvoir prendre un café chaud et quelques “raciones” dans un bar. J’aime cette ambiance qui règne dans les bars de village, où l’on trouve toujours de quoi manger au comptoir. Je finis l’étape avec un fort vent de dos, je fonce sur une route sèche et c’est un réel plaisir après les étapes précédentes si exigeantes. Berlanga de Duero et son beau château fort m’accueillent. Le petit appartement que j’ai loué est accueillant, je peux même y faire une rapide lessive pour rincer ma tenue cycliste. Je m’achète quelques provisions à l’épicerie du quartier
10 mars - 185km ; 1870 m D+
C’est une longue étape, mais désormais le moral est bon car la météo est beaucoup plus stable, avec toutefois des passages nuageux. Après une petite route sinueuse dans la forêt de résineux, j’emprunte durant plusieurs dizaines de kilomètres, une voie verte en gros graviers, avec des bifurcations qui m’obligent à être vigilant sur ma trace. C’est agréable car très calme au milieu de la nature, mais fatigant car ce revêtement fait vibrer tout le vélo. Heureusement j’ai pris mon vélo gravel, muni de pneus tubeless en 35mm, ce qui m’apporte confort et robustesse sur un tel terrain.
Je quitte cette piste pour reprendre une grand route vers la ville de Soria, monotone et avec un très fort vent de face. Je rentre dans ma bulle jusqu’à arriver dans cette grande ville régionale, où je pique-nique dans un parc. Je repars pour grimper une longue montée vers un col, toujours avec le vent de face, c’est très beau et la vue porte loin. Après ce point haut, c’est le plaisir d’une très longue descente qui serpente dans des vallées jusqu’au village d’Enciso, où j’ai réservé une chambre d’hôtel. La jeune propriétaire m’y attendait impatiemment, pour me donner les clés… de l’hôtel entier avant de rentrer chez elle au village. En effet, je suis le seul client en ce soir de fin d’hiver. Je vais donc profiter du calme de cette belle bâtisse ancienne bien rénovée avec ses boiseries. Je vais dîner à l’unique café du village… qui ne sert qu’à partir de 21h, horaire espagnol typique mais peu adapté aux cyclistes affamés ! Je dévore quantité de tapas copieux, sous l’œil incrédule de la serveuse ! Il y a un match de football à la télé du bar, l’ambiance est à la hauteur bien que le public du village soit modeste et assez âgé …
11 mars - 147km ; 850 m D+
Je m’offre un départ un peu plus tardif qu’à l’habitude, pour cette dernière étape plus courte et globalement descendante. La vallée est magnifique, avec de nombreuses falaises de roche rouge creusées d’habitations troglodytiques. J’admire aussi les anciennes cultures en terrasse construites sur toute la hauteur des collines avoisinantes, quel travail !
La pluie reprend alors que je me rapproche du désert des Bardenas Reales. J’en profite pour faire un arrêt casse-croûte au chaud dans un village. Je m’élance ensuite pour quarante kilomètres de pistes pour traverser cette région bien particulière des Bardenas. C’est aujourd’hui un parc national où l’activité humaine, et en particulier la circulation, est très encadrée. On dirait un décor de western, avec ses amoncellements d’argiles colorés, ses ravines. Ici et là une ancienne bergerie, et puis au milieu un vaste terrain militaire interdit que je contourne par la piste parfois bien défoncées par les pluies passées. J’aime beaucoup cet endroit, heureusement quasi désert hors saison comme aujourd’hui mais très fréquenté à d’autres moments. Je m’y fait un ami : un renard qui traversait apeuré devant moi fait finalement demi-tour pour revenir me voir. Il me dévisage avec curiosité et se déplace parallèlement à moi quand je reprends ma route, m’accompagnant ainsi un moment.
Je quitte ces pistes pour finir sur une petite route qui me ramène à Arguedas, d’où je m’élançais sous la pluie il y a 6 jours…
Et c’est le bonheur de l’arrivée, la grande boucle de mille kilomètres est bouclée et je peux savourer ces souvenirs marquants. Je dors dans la même “casa rural” qu’au départ, ce qui m’a permis de laisser ma voiture dans la rue et d’être chaleureusement accueilli par la gérante qui me questionne sur mon périple.
Le lendemain, je rentre en voiture à Toulouse, en passant la frontière par un autre endroit, profitant de voir le maximum de ce beau pays où j’adore rouler à vélo.
Vincent Rivoire
Lien vers la vidéo Youtube (23 min)